Montagnes en transition : lire l’eau pour anticiper les risques
- Marie Anière-Martínez
- il y a 3 jours
- 6 min de lecture

Glissements de terrain, glaciers et rivières dans le secteur nord du parc national Los Glaciares
Dans les paysages de haute montagne, nous pensons souvent le risque comme quelque chose de soudain : un versant qui cède, un éboulement, une route coupée. Pourtant, derrière chaque glissement de terrain se cache une longue histoire, écrite lentement par l’eau, la glace et la gravité.
Dans le secteur nord du parc national Los Glaciares, en Patagonie australe, cette histoire s’accélère. En 2024, le Laboratoire de géomatique andine de l’IANIGLA analyse dans la revue Quaternary International comment le recul des glaciers et la réorganisation du système hydrologique conditionnent la susceptibilité aux glissements de terrain. Le message est clair : là où l’eau a été, est passée ou continue de circuler, le terrain est aujourd’hui plus fragile.
Un territoire façonné par l’eau et la glace
La zone d’étude se situe dans le secteur nord du parc national Los Glaciares, une région dominée par l’influence directe du champ de glace patagonien sud. Des rivières comme le río de las Vueltas y prennent naissance, des lacs proglaciaires comme Torre et del Desierto s’y développent, et de vastes dépôts morainiques y sont présents.
Les auteurs décrivent ce paysage comme hautement dynamique :
« La région se caractérise par une interaction complexe entre glaciers actuels, glaciers en recul, rivières proglaciaires et dépôts morainiques. »
À El Chaltén, il ne s’agit pas d’un système stable, mais d’un territoire qui se réorganise en permanence à mesure que la glace se retire et que l’eau cherche de nouveaux chemins.
Le recul glaciaire comme point de départ
L’un des axes conceptuels de l’étude est que les glaciers ne sont pas seulement des réserves d’eau, mais aussi des structures qui soutiennent le paysage. Lorsqu’un glacier recule, il laisse derrière lui des pentes raides, des sédiments meubles et des surfaces non consolidées.
L’article l’exprime clairement :
« Le recul glaciaire produit des pentes surraides et expose des matériaux non consolidés, augmentant la prédisposition aux glissements de terrain. »
Ce processus crée ce que l’on pourrait appeler des héritages instables : des lieux qui ne cèdent pas immédiatement, mais qui sont prêts à le faire lorsqu’un facteur déclencheur intervient, comme une pluie intense, une crue ou une augmentation de la fonte saisonnière.
Le rôle silencieux de l’eau
Bien que l’étude n’analyse pas les événements de précipitations extrêmes, l’eau est présente dans presque tous les facteurs qui augmentent la susceptibilité aux glissements de terrain.
Les zones les plus vulnérables coïncident avec :
des moraines internes et latérales
des dépôts glaciofluviaux
des matériaux quaternaires peu consolidés
des zones de transition entre glace, eau et sol
À propos de ces matériaux, les auteurs précisent :
« Les dépôts quaternaires dominants sont composés de blocs, de graviers et de sables faiblement consolidés. »
Du point de vue hydrologique, cela est fondamental. Ce sont des matériaux qui absorbent et transmettent facilement l’eau, réduisant la friction interne et favorisant le mouvement sur les pentes. L’eau ne déclenche pas toujours le glissement, mais elle prépare le terrain.
Analyse détaillée (1)
L’étude montre également que, dans certains cas, la végétation peut accroître l’instabilité en ajoutant du poids sur la pente et en facilitant l’infiltration profonde de l’eau, ce qui augmente la pression interne du sol. À cela s’ajoute l’héritage glaciaire : les pentes supérieures à 30° exercent une contrainte particulièrement forte sur les sédiments glaciaires quaternaires, des matériaux meubles et peu consolidés. L’orientation des versants joue aussi un rôle : les différences de rayonnement solaire génèrent des cycles thermiques qui fragilisent les matériaux, et dans la zone étudiée, les versants orientés au sud montrent une plus forte association avec les glissements de terrain, probablement en raison de la présence de moraines instables. Enfin, la forme du relief est déterminante : les versants concaves fonctionnent comme des zones d’accumulation de l’eau et des sédiments, rendant le sol plus susceptible au mouvement. Ensemble, ces facteurs renforcent une idée centrale de l’étude : l’eau n’érode pas seulement en surface, elle déstabilise aussi le paysage de l’intérieur.
Un contraste révélateur : quand la rivière stabilise
L’un des apports les plus intéressants de l’étude est de montrer que toute proximité à l’eau n’implique pas nécessairement un risque accru. Dans le fond de la vallée du río de las Vueltas, par exemple, la susceptibilité est faible.
« Dans la zone centrale de la vallée du río Las Vueltas, les conditions ne sont pas favorables aux glissements de terrain, car il s’agit d’une plaine d’inondation aux pentes douces. »
Ici, l’eau joue un autre rôle : elle transporte des sédiments fins, réduit les pentes et redistribue l’énergie. Dans cette perspective, le problème en matière de gestion des risques réside dans la manière dont l’eau circule et dans les matériaux qu’elle traverse.
Comment la susceptibilité aux glissements de terrain est étudiée
Pour analyser ces dynamiques, l’étude utilise une approche statistique connue sous le nom de modèle du rapport de fréquence (frequency ratio model, FRM). Il est important de la comprendre, car il s’agit d’un outil largement utilisé dans les études de bassins versants et de montagne.
En termes simples, la méthode répond à une question :où les glissements de terrain se sont-ils produits dans le passé et quelles conditions caractérisaient ces lieux ?
Le processus comprend :
l’inventaire des glissements de terrain connus
la définition des facteurs conditionnants
l’évaluation statistique de l’association entre ces facteurs et les glissements
la production d’une carte de susceptibilité
Dans l’étude, les facteurs pris en compte sont la pente, l’altitude, l’orientation, la lithologie, la géomorphologie, la couverture du sol et la distance aux éléments structuraux. La géomorphologie — c’est-à-dire les formes du relief — s’est révélée être le facteur le plus influent.
Résultats : une carte qui anticipe
Le modèle a permis de classer le territoire en différentes catégories de susceptibilité. Les zones de susceptibilité élevée et très élevée se concentrent dans :
les zones récemment déglacées
les moraines internes
les versants raides composés de matériaux meubles
La qualité du modèle a été évaluée statistiquement :
« La valeur de l’AUC obtenue est supérieure à 0,8, ce qui indique de bonnes performances prédictives du modèle. »
Cela signifie que la carte n’est pas seulement descriptive : elle possède une réelle capacité d’anticipation des zones à risque, ce qui est essentiel pour l’aménagement du territoire et la planification.
« Dans des scénarios de changement climatique, les résultats de ce travail peuvent contribuer à réduire la vulnérabilité et à atténuer les risques. »
À mesure que les glaciers continuent de reculer, les surfaces exposées augmenteront, les flux d’eau changeront et les conditions de stabilité seront modifiées. Dans ce sens, les glissements de terrain ne sont pas des anomalies : ils sont l’expression d’un réajustement du système.
Cette carte montre la susceptibilité aux glissements de terrain dans le secteur nord du parc national Los Glaciares. Les couleurs n’indiquent pas des événements déjà survenus, mais la probabilité relative qu’un glissement se produise, en fonction des conditions du terrain.
Les zones de susceptibilité élevée et très élevée se concentrent sur des versants abrupts, des moraines internes et des zones récemment libérées par le recul des glaciers. Des sédiments meubles — graviers, sables et blocs — y prédominent, très sensibles à l’infiltration de l’eau.
En revanche, le fond de la vallée du río de las Vueltas présente une faible susceptibilité. Malgré la présence constante de l’eau, il s’agit d’une plaine d’inondation à pentes douces, où les processus fluviaux tendent à stabiliser le terrain.
Par ailleurs, un résultat qui peut sembler surprenant à première vue est la forte association des zones planes avec les glissements de terrain. Toutefois, l’étude précise que cela ne signifie pas que les glissements prennent naissance sur des terrains plats. L’explication est méthodologique : l’inventaire utilisé inclut non seulement les cicatrices où le mouvement débute, mais aussi les zones où les matériaux se déposent après le glissement. Dans les paysages de montagne, ces dépôts s’accumulent souvent dans des secteurs plus plats, comme les fonds de vallée ou les terrasses fluviales. Cette précision est essentielle pour interpréter correctement la carte : elle montre que les modèles ne « échouent » pas, mais reflètent la manière et les lieux où les matériaux se sont finalement déplacés. Lire ces cartes suppose donc de comprendre non seulement le terrain, mais aussi le type d’observations intégrées à l’analyse.
Mesurer est aussi une forme de justice
Les régions de montagne avec glaciers sont souvent éloignées et peu instrumentées, alors même qu’elles sont cruciales pour l’approvisionnement en eau. Cartographier les risques, comprendre les processus et produire des données est une manière de ne pas laisser ces territoires hors de la carte.
Les glissements de terrain ne sont pas de simples accidents géologiques. Ils sont la conséquence visible d’un territoire où l’eau a changé de place. Les comprendre nécessite de considérer le paysage comme un système vivant, où rivières, glaciers et versants dialoguent en permanence.
La gestion des risques climatiques émergents est une nécessité pour tous les écosystèmes de montagne. Rejoignez le réseau HidroClim pour contribuer à la collecte de données utiles à la gestion des risques climatiques à El Chaltén !










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